lundi 4 novembre 2019

Pourquoi Monopoly Millionnaire est mieux que le classique

Monopoly ! Un nom synonyme d'injustice, de longueur, de mocheté, de vieillesse. Malgré son succès commercial intarissable, on préfère l'oublier dès qu'on fait connaissance avec certains jeux plus modernes, qui savent toucher leur public et offrir un réel intérêt au cours de chaque partie. Mais comme tout ancêtre, il a de l'expérience à partager.


Son plus gros défaut

L'unanimité dira que le plus gros défaut de Monopoly est de traîner en longueur. Cet aspect est renforcé par certains oublis de règles (la mise aux enchères lorsqu'on décide de ne peut pas acheter un terrain) et par des ajouts "maison" transmis de génération en génération (premier tour de plateau sans achats, récupération d'un pot commun sur le parc gratuit, emprunts arrangés…). Toutes ces modifications ont pour effet d'allonger encore la partie en retardant ce qui provoque un effet boule de neige la précipitant à sa fin, c'est-à-dire la possession de terrains et constructions (qui permettent les flux de monnaie) ainsi que la faillite (qui élimine les joueurs, donc concentre le capital). Notez qu'il n'existerait probablement pas autant de variantes officieuses si le jeu était équilibré et satisfaisant de base.


L'élimination logique

Dans Monopoly, plus on gagne, plus on gagne, et la qualité du démarrage de chacun est une question de chance. Le fait qu'il dure longtemps n'est pas un problème en soi ; certains jeux durent des heures et gardent leur fidèle public. Le problème est le peu d'intérêt qu'il propose (maintient ?) pendant si longtemps. La proportion de hasard empêche toute satisfaction d'avoir bien mené sa partie, d'avoir pris les bonnes décisions ou de relever le défi de "se refaire" si on est mal parti. Car rien ne permet de se refaire. De ce fait, on ne joue que pour gagner ; et dès qu'il est clair qu'on n'a aucune chance de gagner, par manque de revenus ou parce qu'un joueur a clairement pris l'avantage, la partie devient ennuyeuse, tant pour celui qui perd que pour celui qui gagne. Alors, tout le monde "joue le jeu", littéralement, sans plaisir, jusqu'à la fin. Ou alors, on va décider de déclarer prématurément un vainqueur avant de refermer la boîte.
On connaît bien l'élimination stricte : le joueur est exclu de la partie et la regarde se dérouler sans plus y prendre part, ou se dévoue pour servir les boissons. Si ce mécanisme est souvent critiqué, l'élimination logique est pire : le joueur concerné n'a aucune chance de gagner, et s'il s'en rend compte, s'il perd tout espoir (réel ou imaginaire), il traîne dans la partie jusqu'à la fin, avec éventuellement le pouvoir d'avantager d'autres joueurs selon sa volonté (kingmaking), et c'est plombant pour tout le monde.


Et Monopoly Millionnaire ?

La principale modification des règles dans la version Millionnaire n'est rien de moins que le but du jeu (et en même temps ce qui déclenche sa fin) : plutôt que ruiner ses adversaires jusqu'à rester le seul en lice, il faut amasser un million (d'euros ? de dollars ? peu importe !) en billets. Dès lors, si l'élimination stricte n'est plus nécessaire, l'élimination logique a un impact significativement réduit : même si un joueur est clairement un avance, on peut garder l'espoir d'un soubresaut qui nous ferait atteindre le seuil victorieux avant lui, et ce, même si un tel soubresaut aurait été passager dans la version classique. On reste alors impliqué dans la partie bien plus longtemps, et cette partie est en même temps raccourcie en supprimant la longue descente aux enfers. On y gagne des deux côtés, avec pour effet de condenser le plaisir de jeu.
Ce que ce Monopoly Millionnaire nous apprend est une leçon de game design. Faire varier l'objectif des joueurs et/ou ce qui déclenche la fin de partie peut avoir des effets radicaux sur la dynamique et les sensations de jeu. En création, c'est donc un paramètre à bien réfléchir et tester pour trouver l'équilibre qui servira le mieux l'expérience que vous visez.

Cet article est éclairé par la lecture du livre Characteristics of Games, coécrit par Richard Garfield, Karl Robert Gutschera & George Skaff Elias et publié en 2012 par The MIT Press. Je le dédie à Marta, qui avait raison il y a quelques années en affirmant que Monopoly Millionnaire est mieux que Monopoly. Mais c'est pas pour ça que j'y jouerais.

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